Sur le principe de la laïcité

Forte d’une certaine tradition anticléricale, la France est bien le pays du monde où le débat sur la laïcité suscite le plus de passions. S’il y a une discussion que les autres peuples ont du mal à suivre, c’est bien celle-là.

Il faut savoir que le terme de laïcité, tel qu’il est compris en France, prend un sens particulièrement négatif, voire presque une connotation anti-religieuse. Cela tourne parfois pour certaines tendances politiques au laïcisme, c’est-à-dire à la volonté de confiner les opinions religieuses strictement au domaine du privé, sans qu’elles aient une possibilité d’expression réelle et cela même si elles font partie de la culture. Cet état des choses tient au fait, à mon avis, que l’église catholique a échauffé les esprits en cherchant trop longtemps à influencer les décisions politiques.

Le principe de laïcité tel qu’il a été imaginé au siècle dernier ne signifie aucunement que les personnes privées n’ont pas le droit d’exprimer leur opinion religieuse dans les lieux publics. Il signifie seulement que les agents de l’Etat ont un devoir de réserve et qu’ils doivent garantir les libertés religieuses aussi diverses soient-elles. Autrement dit, rien n’interdit un chrétien de discuter de ses opinions religieuses avec un musulman dans un établissement public, à partir du moment où le débat ne dégénère pas en bataille rangée.

Mais c’est là le problème, disent certains: les discussions religieuses sont toujours de nature a susciter des conflits. Si tel est vraiment le cas, je me demande honnêtement sur quoi on peut encore discuter dans ce pays. Sans vouloir prendre parti pour Nicolas Sarkozy, je trouve que sa conception de la laïcité positive correspond mieux à ce qui se fait notamment dans les pays anglo-saxons. Car le risque, lorsqu’on fait d’une conception ultra-stricte de la laïcité son cheval de bataille, c’est qu’on encourage en fait le communautarisme. Comment donc? Eh bien, en empêchant un échange d’idées, on pousse les personnes en quête de spiritualité vers une forme radicale et exclusiviste de la pensée religieuse.

De plus, si les partisans de la laïcité prétendent défendre les valeurs républicaines de liberté, égalité, fraternité, il faut qu’ils sachent que ces valeurs sont de nature morale et ne vont pas sans référence ultime et donc spirituelle. En voulant supprimer le religieux, on risque de se diriger vers une société vide de valeurs et donc de fait inhumaine.

Le christianisme représente-t-il un danger pour la liberté de conscience?

La particularité du christianisme, si on le compare par exemple à l’islam, c’est qu’il défend une séparation du temporel et du spirituel. Cette doctrine dite des « deux règnes » trouve son origine dans le discours de Jésus. Lorsqu’il est interrogé par les religieux juifs sur le fait de savoir s’il faut payer l’impôt à l’occupant romain ou non, il leur répond:

Rendez donc à César ce qui revient à César, et à Dieu ce qui revient à Dieu.    Matthieu 22: 21

Interrogé par Pilate au moment de son arrestation, Jesus réplique:

Mon royaume n’est pas de ce monde. Si mon royaume appartenait à ce monde, mes serviteurs se seraient battus pour que je ne tombe pas aux mains des chefs des Juifs. Non, réellement, mon royaume n’est pas d’ici.    Jean 18: 36

Plus loin dans le Nouveau Testament, l’apôtre Paul souligne l’obéissance qu’il convient de rendre au pouvoir politique, même s’il est de nature anti-religieuse:

Que tout homme se soumette aux autorités supérieures, car il n’y a pas d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent ont été mises en place par Dieu.    Romains 13: 1

C’est seulement au moment du Retour du Christ que Dieu abolira le pouvoir politique devenu totalitaire, symbolisé dans le Livre de l’Apocalypse par le règne de l’Antichrist. Il est aussi intéressant de noter le rôle du pouvoir économique, symbolisé par la la Grande Babylone. La laïcité, pour revenir sur le concept, n’apporte par exemple aucune réponse au problème de l’influence grandissante du pouvoir du Dieu-Argent sur la société.

Saint-Augustin, dans sa « Cité de Dieu », definera théologiquement la distinction entre le pouvoir temporel, exercé par le pouvoir politique, et le pouvoir spirituel, exercé par l’Eglise. Si, selon lui, le spirituel et le temporel coexistent dans ce monde, seul le spirituel subsistera dans le monde à venir.

Sa pensée ne sera pas vraiment comprise par l’église catholique qui va, en fait, vouloir exercer elle-même le pouvoir temporel. Au temps de la Réforme, Luther et Calvin saisissent bien qu’il convient de distinguer le spirituel du temporel, mais ils insistent, surtout Calvin, que le pouvoir du magistrat s’étend aux deux tables de la Loi de Dieu. En d’autres termes, le magistrat est aussi réponsable de sanctionner les fautes de nature religieuse. Cela va conduire à des excès comme par exemple la condamnation au bûcher de l’hérétique Michel Servet.

Aujourd’hui, aussi bien les protestants que les catholiques admettent que la loi française de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat est une bonne chose, en ce sens qu’elle garantit suffisamment la liberté de conscience. Il ne me semble nécessaire de la renforcer. Pour les raisons que j’ai évoquées, il faut même tolérer le débat religieux dans les lieux publics, à partir du moment où l’Etat garantit le respect des convictions de chacun. Pour moi, c’est cela la vraie laïcité!

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